SexmashUp !

« Qu’on se le dise : tous les films peuvent être détournés : tous les navets, les Varda, les Pasolini, les Caillatte, les Godard, les Bergman, mais aussi les bons westerns spaghetti et tous les films publicitaires. »

La Dialectique peut-elle casser des briques (1973)

Ainsi commençait l’un des premiers films entièrement détournés en 1973 par le situationniste René Viénet qui n’hésita pas à renouveler l’expérience un an plus tard en transformant Le Pensionnat des jeunes filles perverses de Norifumi Suzuki, un film érotique japonais, titré à l’époque Les Filles de Ka-ma-ré (Une petite culotte pour l’été) dans lequel est affirmé :

« Le cinéma est à refaire ; tous les spécialistes de la production et de la distribution ne l’empêcheront pas. De ceux-là que je ne veux pas comprendre, mieux vaut n’être pas compris. Jamais je n’ai prétendu révéler du neuf et lancer de l’inédit sur le marché du cinéma. Une infime correction du cinéma porno importe plus que cent innovations accessoires. Seul est nouveau le sens du courant qui charrie la pornographie et les banalités. On n’échappe à la banalité qu’en la manipulant. Il reste à faire de la liberté des abus divers et précieux. »

Le sous-titre programmatique du film était : «Un règlement de comptes entre des clitoridiennes marxistes et des vaginales bakouninistes : enfin du cul subversif sans alibi artistique !»

Les origines de la pratique systématique du détournement sur tous types de supports – la forme ancestrale du mashup, donc – sont donc bien à chercher en France du côté des situationnistes, dans les années 60. Avec pour mots d’ordre liberté, révolution, contestation, subversion et transgression généralisées. Dans l’ADN de ces détournements politiques, le sexe, la nudité, le cul :

« Pour pendre les propriétaires et couper les curés en deux, je vais aiguiser ma dialectique sur des situations bandantes ! » s’exclamait un prolétaire dans La Dialectique peut-elle casser des briques (dont une copie en couleurs a refait récemment surface).

Malgré le sens de l’humour évident de René Viénet, il n’était évidemment point question de gaudriole comme on pourrait le penser stupidement un demi-siècle plus tard. Dans son texte Les Situationnistes et les nouvelles formes d’action contre la politique et l’art paru dans le numéro 11 de l’IS en octobre 1967 – le texte dans lequel, soit dit en passant, Viénet taxe Godard de plus célèbre des Suisses pro-chinois et d’enfant de Mao et du coca-cola – en appelait déjà à l’utilisation du cinéma et du détournement pour des films proprement situationnistes : « Approprions-nous les balbutiements de cette nouvelle écriture ; approprions-nous surtout ses exemples les plus achevés, les plus modernes, ceux qui ont échappé à l’idéologie artistique plus encore que les séries B américaines : les actualités, les bande-annonces, et surtout le cinéma publicitaire. » Et de conclure:

Le détournement procédait d’une nécessité économique (pas besoin et même refus d’un producteur, de tournages, bref de moyens aliénés) aussi bien que d’une volonté esthétique et politique visant à subvertir l’imagerie populaire, celle précisément utilisée par l’économie spectaculaire-marchande pour l’asservissement des masses.

Avant la démocratisation de la pornographie, rappelons que les numéros de l’Internationale Situationniste étaient largement illustrés de pin-ups et playmates en bikini – détournées ou non – et que Guy Debord ne se privait pas non plus dans La Société du Spectacle.

C’est entre 1969 et 1973 que l’histoire du cinéma a connu un bouleversement majeur de plus en plus étudié : l’émergence et la généralisation massive de films érotiques et pornographiques, soit de purs films de genre et d’exploitation qui connurent un succès populaire si considérable qu’on a peine à en soupçonner l’ampleur aujourd’hui. L’ère de la révolution sexuelle et de la pornographie pour tous !Il apparaissait donc fort logique que René Viénet s’y collât, à détourner un film de cul juste après La Dialectique. S’ensuivront même deux autres tentatives qui seront irrémédiablement censurées et, semble-t-il, définitivement perdues pour les cinéphiles : L’Aubergine est farcie et Une soutane n’a pas de braguette, autre film de Norifumi Suzuki connu aujourd’hui sous le titre Le Couvent de la bête sacrée. Il est amusant de noter que tous ces films étaient détournés à l’insu de leurs distributeurs et de leurs producteurs puisque René Viénet, sinologue, était employé pour la traduction et les sous-titres de films asiatiques. Les spectateurs de versions sous-titrées ne voyaient donc pas le même film que les spectateurs qui assistaient aux séances doublées ! Pour les germanophones, nous découvrons pour les besoins de cet article, qu’un collectif suisse, Gruppe Konverter, a repris (con)sciemment le concept en collant des sous-titres sur Le Couvent de la bête sacrée, justement. Cela se trouve ici !

L'aubergine est farcie

L’affiche de L’Aubergine est farcie – à ne pas confondre avec le film pornographique L’Aubergine est bien farcie (1981) de Michel Caputo ! – nous évoque immanquablement un autre groupe libertaire et transgressif qui sévissait en parallèle depuis 1960 et érigea en art le mauvais goût et l’humour ravageur sous la ceinture en détournant dès que possible l’imagerie érotique et pornographique: la bande autour de Cavanna et du Professeur Choron qui publiait Hara-Kiri le journal bête et méchant.

Toutes les couvertures d’Hara Kiri peuvent être consultées ici.

Le Professeur Choron popularisa entre autres le détournement des roman-photos et des publicités, avant de les tourner lui-même en studio pour éviter les problèmes de droits d’auteurs. Mais l’état d’esprit était le même : l’humour ravageur sous la ceinture, joyeusement pipi-caca sans le moindre tabou avec un sens sophistiqué du collage / bricolage pré-photoshop. Des modèles nus collaborèrent régulièrement, citons la plus célèbre, Marylin Jess a.k.a Platinette, la jeune Lolita du cinéma pornographique français qui remplaça Brigitte Lahaie dans le cœur des cinéphiles érotomanes. Parfois les prises de vues originales étaient truquées en de véritables collages mashup – sur papier, certes – comme ici, où les copines de Choron font du gringue à François Mitterrand, ce qui vaut à tout ce beau monde un séjour au commissariat de police.

Etrangement les couvertures foutraques des dernières années de Hara-Kiri, avec leur papier glacé et leurs couleurs clinquantes annoncent par moments le règne à venir de l’esthétique porno chic dans le spectacle de masse, publicités, clip vidéo, presse branchée, etc (certaines couvertures de l’année 1984 ) d’une part et celui de l’érotisme populaire dans les émission d’humour télévisuel à relents troupier du type Cocoboy ou les débuts de Charme de la chaîne M6 avec ses strip-tease bon marché. Il n’est d’ailleurs pas surprenant que lorsque les éditions du Square font faillite, le titre Hara-Kiri est relancé par un éditeur italien qui en profite pour caser des photo de fesses (1987 – 1989).

A n’en pas douter, en France, c’est bien du côté de la contre-culture, qu’on peut déceler les origines de ce qu’on appelle aujourd’hui mashup et, à partir de mêmes régimes d’images, surtout la pornographie à la variété relativement limitée, on observe des résultats fort différents.

A l’exception, évidemment discutable, des Histoire(s) du cinéma (1988/98) de Jean-Luc Godard, on sait que les situationnistes n’ont pas véritablement fait école et que leur héritage fut largement dévoyé et récupéré par ce spectacle même qu’ils dénonçaient, à commencer par la publicité ou la presse. Quant à l’humour de Hara-Kiri, il n’a survécu que de manière édulcorée. Dans cette descendance on pourrait placer l’humour Canal + qui a su perpétuer l’idée du détournement mais dans un style essentiellement potache et pas vraiment sous la ceinture avec Patrick Bouchitey dans sa série La Vie privée des animaux (1990) ou Michel Hazanavicius avec La Classe Américaine (1993). Plus récemment et dans la cible de cet article, le long-métrage A la recherche de l’ultra-sex (2015) de Nicolas et Bruno recycle avec habileté – et cet humour typique de Canal + – d’innombrables extraits de nanars pornos totalement improbables des années 70-80. Le résultat, d’une potacherie absolue, bien plus un recyclage qu’un détournement, confirme que le corpus des films érotiques et pornographique peut s’avérer une merveilleuse matière première pour les mashuppers ! Le mashup permettant, entre autres vertus, de redécouvrir d’une autre manière des pans oubliés de l’histoire du cinéma, de la télévision et de la vidéo.

En dépit l’évidente réussite comique de ces exemples célèbres, il faut tout de même constater que la portée subversive ou réellement transgressive, évoquée plus tôt, s’est perdue en route. Superproduction télévisuelle oblige ? Plus arty et expérimentale, il y avait également en France l’émission L’œil du cyclone (Canal + toujours) qu’il faudrait revoir à l’aune de la révolution mashup. Chaque épisode était confié à un réalisateur différent, sur un thème précis dans lesquels le sample et le recyclage avaient une importance d’autant plus grande que ce magazine traitait principalement de la culture de l’image partout dans le monde. Ainsi, bien avant internet, pouvait-on découvrir toutes sortes de textures cinématographiques, vidéo ou télévisuelles avant-gardistes, ringardes, pop, exotiques ou inconnues. Certains épisodes, plus ou moins sophistiqués, étaient entièrement conçus en langage mashup, comme cette accumulation de Femmes violentes en bikini,  en plein dans la thématique du présent article, ou plus hybrides, ces Colonnes du temple, consacrées à la journée de la femme :

La totalité (ou presque) de L’œil du cyclone est accessible sur cette chaîne, ici. Une véritable mine !

A l’orée des années 90, à l’époque de la techno, des clips MTV, des montages de plus en plus rapide, il n’est pas étonnant d’avoir vu naître des expériences d’art vidéo underground complètement folles comme Concrete.TV à New-york qui mixait déjà sans vergogne tout ce qui pouvait se trouver de plus bizarre, vulgaire, clinquant, amusant, violent ou pornographique. Des montages gigantesques, hystériques et totalement azimutés.

Dans ce style, sorti alors en VHS, voici Peter Flechette’s Obvious qui mixe allègrement sexe et violences variées dans un montage épileptique et frénétique, souvent virtuose même si probablement souvent aléatoire. On y trouve bien des navets et films d’exploitation plus ou moins obscurs mêlés à des films et visages éminemment connus. Il n’y a pas d’histoire ou de récit ; cela relève plutôt de la transe délicieuse et amphétaminée pour fétichistes de films d’exploitation sur VHS

C’est dans l’esprit de ces exemples originels français, mêlant politique et sexualité, parodie et satire que l’auteur de ces lignes a évidemment songé pour des provocations comme ce Sea, Sex, Sun & Syriza (2016) qui cherchait à transcrire par l’image – et le degré zéro de la métaphore ! – la violence du choc éprouvé par le peuple grec lorsque le gouvernement avait renoncé à appliquer le non (oxi) sorti des urnes au referendum de 2015. Tout le brûlot est construit sur des images d’inoffensifs films érotiques grecs des années 70, réalisés sous la dictature, avec l’idée d’un tribun– Alexis Tsipras – qui séduit un grand nombre de femmes. La Love Story idyllique et estivale évolue vers une violence inexplicable qui laissera ses victimes en état de choc, de sidération totale. Le viol d’un peuple, soit une farce satirique sur la violence du politique (et sa charge sexuelle implicite, en même temps qu’un hommage à l’imagerie des films de cette époque, aujourd’hui oubliés, même en Grèce. Le contrepoint image/son permettant à l’un de contaminer ou parasiter l’autre et de montrer en quoi un mielleux discours convenu de campagne électoral peut s’avérer obscène, violent et pornographique.

Sexe et violence ont toujours fait bon ménage dans les bandes d’exploitation et il n’y a pas de raison que les mashups échappent à cette fusion freudienne qui provoque de délicieux et terrifiants frissons. Egalement avec quelques références appuyées à la greeksploitation, voici un petit hommage aux thrillers sexy dans lesquels Eros et Thanatos s’allient en une Totentanz frénétique et diabolique. Un travail vraiment hybride – films empruntés mais aussi peintures, photos, dessins, livres, affiches ou prises de vues – au résultat complètement opposé à la simplicité métaphorique du précédent et où le personnage féminin retourne une situation assez compromise; un cocktail en split-screen explosif et dégénéré, composé d’aliénation, de psychanalyse, de fantasmes, d’hystérie, de religion, de médecine folle…

A l’inverse, une bande son de film porno peut-être placée sur n’importe quelle image et créer de nouveaux décalages désopilants, voire ravageurs selon le contexte. Des dialogues particulièrement outranciers d’un film de la fin des années 70 semblent être promis à un devenir de Mème : la version française du film Maîtresse très particulières (1979). Le voix française du personnage principal est celle d’un comédien qui devint un spécialiste du doublage de films et séries, Dominique Paturel. Comme Paturel devint par la suite la voix officielle de Jr Ewing dans la célébrissime série Dallas, le pas fut évidemment franchi à plusieurs reprises, comme ici , ou , et on peut également dénicher ces dialogues sur un extrait du Silence des agneaux, sur des images singes en chaleur à la manière de Patrick Bouchitey, ou dans la bouche de… notre actuel président de la république dans ces Chaudes antichambres !

Quand on aborde les questions de pornographie on navigue forcément, aujourd’hui encore, en terrain miné où le moralisme et l’hypocrisie pointeront forcément le bout de leur nez. Or tout le monde sait qu’il n’y a pas de concept plus glissant dans le temps et que ce qui pouvait être considéré comme hautement pornographique dans les années 60 (Persona, Le Silence de Bergman, Théorème de Pasolini, Psychose de Hitchcock etc pour ne citer que de nobles exemples) ne le sera plus vingt ans plus tard. Renvoyons sur ce sujet à l’excellent et récent ouvrage sur l’histoire de la censure, Darkness, censure & cinéma – Sexe & déviances, une somme impressionnante et passionnante.

Au passage, une petite digression ! Ne pourrions-nous pas penser que l’un des tout premiers prototypes de mashup moderne serait l’œuvre de… Ingmar Bergman ? Le générique expérimental de Persona (1966) nous montre dans la lueur aveuglante d’un projecteur différents types images empruntées. Le sexe, en image subliminale, étant encore une fois à l’honneur:

Dans l’histoire de la montée en puissance du cinéma érotique, on peut aussi déceler l’un ou l’autre trucs qui touchent à l’essence même du mashup, lorsque des réalisateurs devaient assembler et unifier des matériaux hétéroclites. Au moment où le film érotique soft a pris le droit de se corser, une pratique très pré-mashup, va se généraliser : le caviardage, ou ; pour être plus exact, le truffage, expression plus juste proposée par Christophe Bier. C’est-à-dire l’insertion de gros plan pornographiques (pénétrations, fellations, etc) dans des scènes de coucheries simulées, plus ou moins anodines. Au départ ces inserts étaient exogènes à la production du film, on les chapardait dans des films hard américains ou scandinaves ; par la suite, on utilisera des doublures pour des raccords plus réussis quand on ne sous-traitait pas ces plans à des cinéastes spécialisés dans les inserts pornographiques. L’insert pouvait donc être préexistant ou nécessiter des doublures, des Body Double.

Ce n’est pas pour rien que ce fut pour une des scènes les plus choquantes et fameuses de l’histoire du cinéma qu’on aurait, pour la première fois, utilisé une doublure de nu aussi invisible que virtuose : la scène de la douche du Psychose d’Alfred Hitchcock. Une scène connue pour sa violence quasi pré-pornographique par ses gros plans, alors qu’on ne voit quasi rien.

Dans sa série de mashups sur le cinéma, réalisée pour le site Blow-up, Trufo nous raconte à sa manière inimitable et facétieuse les arcanes de cette scène en même temps que le point commun qui liait, au début des années 60, Alfred Hitchcock et le jeune Francis Coppola, intronisé pour l’occasion king of the mashup avant l’existence même de l’idée de mashup: le mannequin nudiste, Marli Renfro, actrice chez l’un et body double chez l’autre. Marli Renfro fut la doublure de Janet Leigh dans Psychose pour laquelle il était évidemment hors de question de montrer son anatomie.

Mais revenons à une époque plus récente pour évoquer le superbe The Exquisite Corpus (2015) de Peter Tscherkassky, un film à la lisière du mashup et du found footage (c’est un travail sur pellicule). Le film recycle un certain nombre de films érotiques, un film de nudisme, quelques scènes de films hardcore, pour littéralement recréer en les transcendant les codes et situations propres au genre érotico-pornographiques avec toutes les techniques possibles du cinéma expérimental (grattage, superpositions, stroboscopes, split-screen, etc). On assiste à une procédure qui semble déglacer un papier trop clinquant pour non seulement mettre à nu tout un genre mais aussi la matière même du support filmique. Construit sur un canevas narratif très lisible – les fantasmes et rêveries d’une belle endormie sur une plage paradisiaque – The Exquisite Corpus est l’expression d’un amour fétichiste et total pour la matière cinématographique et parvient à transformer le plomb en or, la vulgarité et la trivialité en beauté absolue et fulgurante.

Dans un registre différent, Libertine X6 d’Yves-Marie Mahé parvient lui aussi, par la multiplication de superpositions en canon, c’est à dire décalée, à rendre intéressante, belle et intrigante l’image vidéo délavée d’une banale émission de télévision des année 80 dans laquelle Mylène Farmer chantait – en playback – la chanson Libertine qui la rendit célèbre. Les corps d’une mise en scène grotesque se mettent à vibrer, palpiter et onduler de manière ridicule mais de plus en plus fascinante.

L’imagerie des film de cul en général, qu’elle soit vulgaire, élégante, chic, coquine, grotesque, aliénée, innovante, dégoûtante, etc, issue de nudies, sexploitation, films softcores ou hardcores est quasiment congénitale à la naissance du mashup, dans sa forme moderne, car elle représente une matière première évidemment lisible, transgressive et susceptible d’être détournée et retournée dans tous les sens pour tendre vers d’autres significations, pas nécessairement sexuelles.

En cette époque bizarre et hypocrite dans laquelle cohabitent une pornographie généralisée et excessive avec une pudibonderie aussi moralisatrice que rétrograde (réseaux sociaux, dictature du politiquement correct, etc) les mashuppers auraient tort de se priver d’une si abondante et fabuleuse matière première pour ainsi exercer leur subjectivité radicale, voire même aiguiser leur dialectique sur des situations bandantes, audacieuses, ambivalentes.

Laissons le dernier mot, en images au J’aime Bond d’Yves-Marie Mahé

... et tirons-en les conclusions qui s'imposent.

Zak Spor.


 

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