Ma Lune de Miel avec François

ma-lune-de-miel-avec-franc%cc%a7ois-sombreOn n’a pas l’air heureux, tous les deux, amis comme cochons ? Ah, le pouvoir des images ! Toutefois, je tiens à vous rassurer d’emblée, votre webzine de cinéma digital préféré ne s’est pas transformé en Tabloïd à scandales durant les chaleurs de l’été. J’ai reçu au début du mois d’août un mail m’invitant à accompagner le Président de la République et sa délégation officielle lors de sa visite d’Etat au Vietnam début Septembre. Au début, j’ai cru à un canular. Je n’ai ni Airbus à vendre ni message diplomatique à délivrer. A quoi vais-je servir là-bas ?

Le secrétariat de l’Elysée m’a ensuite appris que je ferais partie d’une délégation culture composée de dix personnes. Monsieur Hollande serait-il un fervent défenseur des avant-gardes ciné ? Voudrait-il faire avec moi la révolution mashup et faire goûter aux dirigeants vietnamiens l’humour corrosif de ce pop art d’aujourd’hui ?  Je suis partant ! Il s’agit là d’une occasion inattendue de lancer un Mashup Film Festival au Vietnam. Le cinéma mashup n’est-il pas une des plus belles opportunités pour les cinémas désargentés du monde entier de tirer la bourre au Grand Hollywood ? Voici donc les coulisses de ce voyage bien particulier.  

Saison 1 Episode 1 = on prend François en avion-stop

Lundi 5 Septembre 2016. Minuit à l’aéroport Charles de Gaulle. Ce lieu qui d’habitude fourmille de vie est complètement désert.

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Sur le programme était prévue une présentation officielle de la délégation. J’imaginais presque une marseillaise et me voyais déjà chevalier de la légion d’honneur. Amis sériphiles biberonnés au folklore CIA-FBI, je vais ici vous décevoir. A part le vide, rien. Pas de mains à serrer, pas de grandes pompes. Pas d’armada pour nous driver. Une seule « responsable du protocole » qui nous indique le guichet où prendre notre carte d’embarquement. Tout cela dans l’indifférence générale ! Blague à part, éviter le formalisme et les sourires de façade n’est pas si désagréable. Tant pis pour l’absence de show à l’américaine. Nous les Gaulois, nous savons être plus discrets et le service de sécurité arrive en chemise à fleurs manches courtes. Mais j’avoue que sur le moment, j’étais un peu déçu de ne pas savoir les noms et fonctions de mes petits camarades de voyage. Je ne sentais pas alors l’élan collectif.
Toutefois, la discussion s’est amorcée sans chichi ni langue de bois avec la sénatrice Hélène Luc et un éminent historien. Pour deux chefs d’entreprise membres de la caravane, c’était comme pour moi leur première participation à une délégation officielle.
L’attente fût longue. Quatre heures pour être précis. J’ai fait le choix de ne pas avoir de voiture (à Paris un vélo c’est bien mieux) et je fais partie de ceux qui peuvent difficilement se payer un taxi Paris – Roissy donc je suis arrivé avec l’avant-dernier RER à minuit. L’avion n’a décollé qu’à 4 h du matin pour 13 h de voyage jusqu’à Hangzhou où l’on devait rejoindre l’avion du Président qui sortait du G20. Je me suis endormi vers 5 h du mat et me suis levé à 10 h après une nuit d’avion heurtée. Je me disais alors qu’il s’agissait d’une petite nuit. Ce sera pourtant de loin la plus longue de toute l’aventure.

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Dans l’avion République Française, ambiance studieuse et pas de luxe ostentatoire. J’aurais aimé vous faire saliver en vous racontant qu’il y avait une piscine et des masseuses mais il n’en est rien. C’était même plus roots qu’un vol banal sur certains points. Bon d’accord on n’a pas souffert de promiscuité vu qu’un fauteuil sur deux était vide. La nourriture était bonne. Mais n’allez pas vous imaginer que ce voyage d’Etat historique vers le Vietnam s’est accompagné de petits fours à gogo et de bains de champagne.
Pas d’écran individuel sur les sièges et les télés collectives étaient vieillotes. Information prise, cet avion mis à disposition par l’armée de l’air datait de 1984. Changer l’équipement coûterait des millions. Entre nous, j’accepte volontiers de sacrifier les ors de la République car je préfère que ces millions soient alloués à la culture et l’éducation. Surtout que pour passer un bon voyage, j’avais un bon bouquin de John Irving et un ordi avec films et séries dedans.
Une question tout de même. Pourquoi avoir choisi de diffuser le film « Chocolat » ? Chocolat est l’histoire du premier artiste noir à s’imposer sur la scène française. Un message subliminal qui nous ait délivré pour que l’on assume les travers de notre passé colonial et que l’on passe à des échanges plus égalitaires ? Pour ma part, sur le scénario de « Vietnam Paradiso », il y avait écrit que je voulais réaliser un film qui ne ne fait pas rimer Vietnam avec Napalm et Indochine Coloniale. Etant un des benjamins de cette délégation, je veux croire que mes comparses de voyage plus expérimentés ont la sagesse de regarder vers l’avenir. Je remarque toutefois que l’on évite les dangereuses montagnes du Tibet pour se rendre à notre RDV chinois.
Pas de nuage sur l’aéroport de Hangzhou. Une impression de puissance se dégage de toutes ces lumières et ces images projetées sur la façade d’un immense building. Vue du ciel, la Chine est un dragon. Au sol, des avions de l’US Air Force qui ont dû accompagner Obama au G20 et qui, par leur look guerrier, vous disent : t’as pas intérêt à me chercher toi. Mais que l’on ne déforme pas mes propos. J’adore le ciné New-Yorkais indépendant et me délecte d’un bon petit blockbuster hollywoodien de temps en temps.
A l’arrivée sur le tarmac, j’ai adressé la parole à mon voisin « lointain ». C’était l’architecte de la délégation culturelle qui partageait mon programme. Thierry Van De Wingaert devint mon premier copain du voyage ! Le bonhomme est un mashup du Doc de Retour Vers Le Futur et de Pierre Arditi. C’est imagé et utile la pensée mashupienne pour se faire une idée des gens et des choses, non ? Faites gaffe, vous risquez de vite prendre goût à cette vision (r)assembleuse du monde.

 

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Voyage Hangzhou-Hanoï sans encombre. Arrivée à l’hôtel Métropole dans la nuit.

SAISON 1 EPISODE 2 = premier jour de représentation

En guise de préambule, un extrait de « L’œuvre de dieu, la part du diable », le livre de John Irving qui m’a tenu compagnie dans l’avion :
« Il y a pire comme boulot.
– Par exemple ?
– Turluter un bouledogue.
– ça je connais pas mais je parierais que chaque bouledogue est différent.
– Alors comment se fait-il que les hommes soient tous les mêmes ? »
J’espère que vous allez chercher pendant des heures le message caché de cette citation et le lien avec notre affaire car il est essentiel. Comme dit ce bon vieux boute-en-train de Bresson « les idées, les cacher mais de manière qu’on les trouve. La plus importante sera la plus cachée. »

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Le matin, nous nous sommes rendus à la grande Université de Hanoï pour écouter le discours de François Hollande. Là-bas, un magnifique comité d’accueil avec immense bouquet de fleurs et tout le toutim nous attendait … euh pardon … attendait le Président. Peu importe, on a pris l’entrée des artistes et j’étais assis à côté de Line Papin, écrivaine de 20 ans. J’attendrai de lire son livre « L’éveil » pour vous dire si son verbe me touche (parce que bien sûr mon avis en matière de livre vous intéresse au plus haut point) mais je puis d’ores et déjà vous révéler que, de père français et de mère vietnamienne, sa beauté est un hymne au métissage.
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Le discours de François Hollande m’a paru sobre et respectueux. Mais bien que non-encarté, je faisais partie de la délégation. Ce n’est donc pas ma place de juger de cela. Je préfère vous parler des à-côtés.
Au déjeuner, j’ai parlé du projet de Mashup Film Festival avec Loïc Wong, l’attaché audiovisuel. Très sympa et dynamique, il a plein d’envies et connaît déjà le Mashup. Il veut même en produire un pour construire un discours efficace contre le piratage. Bonne idée car les clips accusateurs du genre « Télécharger c’est voler » ne sont d’aucune utilité. Il faut plutôt aider le développement de l’offre légale, taxer les grosses entreprises qui se font de l’argent sur le dos des auteurs et permettre l’emprunt citationnel dans un cadre artistique. Loïc Wong me dit quand même qu’il est difficile de déplacer les foules au Vietnam pour voir du cinéma ambitieux. Les vietnamiens seraient-ils moins demandeurs de cinéma qui a des tripes ? Ou est-ce l’offre qui est trop pauvre ? La quasi totalité des écrans de cinéma au Vietnam est squatté par les blockbusters américains. En France, on oublie vite à quel point on est gâté d’un point de vue offre et diversité culturelle. Et cela, on le doit à l’intervention étatique et à notre attachement à « l’exception culturelle » contre vents et marées. Quant au mashup, il a le mérite de construire un cinéma moins clanique qui n’oppose pas le « cinéma dit d’auteur » au « cinéma dit populaire ». Et la cinématographie désargentée vietnamienne pourrait trouver un allié dans le mashup car l’inventivité y prime sur les besoins financiers.
A 14H, visite de l’exposition « Hanoï Future Métropole » à l’Institut Français. Pour écouter le commissaire d’exposition, j’ai fait chauffer les quelques neurones qui ont pu se régénérer lors de ma nuit de deux heures – médicalement parlant la phrase ne veut rien dire mais l’image est compréhensible, non ?. A 14H45, on reprend la camionnette pour se rendre à l’hôtel. Enfin, ils prennent la camionnette délégation culture parce que moi, les amis, j’en ai marre de la bagnole, j’y vais à pied. Faut dire que l’hôtel se trouve dans la rue juste derrière à quelques centaines de mètres.
Au moment où toute la délégation française est dans les voitures pour le départ en hâte vers l’aéroport, l’hôtel ne retrouve pas le pantalon, le T-Shirt et la paire de chaussettes que j’avais donnés à laver. Désolé les mecs mais la France, le Vietnam et l’Histoire attendront que mes chaussettes soient sèches !
A l’aéroport, on ne passe même pas dedans. La camionnette va directement sur le tarmac pour embarquer à bord. Et là, ô surprise, je suis invité à aller dans l’avion du Président. Je peux vous dire que c’est autre chose que l’avion de 1984 pris la veille. La grande classe internationale avec déco désuette travaillée, genre rétro-vintage. On a tellement de place qu’on peut transformer son fauteuil molletonné en lit complètement à l’horizontal. Bon je ne peux toujours pas claquer la bise à François qui se trouve dans un compartiment isolé à l’avant mais je suis accompagné de tous ses conseillers. Les arcanes du pouvoir sont sous mes yeux. Et ils sont plutôt charmants car ils empruntent les traits d’une jolie jeune femme travaillant aux relations diplomatiques. Fort sympathique et sans doute très compétente pour être à ce poste si jeune, Léah Ball a aussi bossé dans un orphelinat et est une fan de rando, ça tombe bien.
Impossible de dormir lors du voyage Hanoï-Saïgon. Il faut donc que je suive les préceptes de Coppola qui affirme que la seule qualité essentielle pour un réalisateur est de savoir faire des microsiestes de 10 mn. Il ne pense bien sûr pas là au mashup car il parle de la gestion des forces sur un plateau de tournage.

Saison 1 Episode 3 = le coup de foudre

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Pour rejoindre au plus vite le Consulat Général de France en centre-ville, nous nous sommes faits haïr par des centaines de milliers de motocyclistes saïgonais. Toute la circulation a été bloquée pour que notre cortège roule peinard seul au monde sur Hai Ba Trung, une des artères principales de la ville. Et retrouver la garden party en l’honneur de la communauté française de Saïgon. Il y avait du monde prêt à en découdre pour choper un petit four … et écouter le Président leur dire « Je vous ai compris. »

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La foule le presse, ce n’est pas encore mon heure. Mais je me fais adopter par Eva Nguyen Binh, conseillère culturelle à l’Ambassade de France. Nous nous rendons un peu en avance au restaurant pour accueillir les artistes vietnamiens également conviés à ce fameux dîner avec François Hollande. Je ne sais si ce moment sera l’aboutissement de la coopération culturelle avec le Vietnam. Je sais en revanche qu’il sera peut-être le seul moment où je pourrai défendre la cause mashup auprès du Président. C’est alors que mes rêves d’un cinéma plus juste et partageur sont à deux doigts de s’envoler en fumée. Eva Nguyen Binh est dans tous ses états. Le taxi ne nous a pas amené au bon resto et il ne semble pas savoir où c’est. Nous sommes perdus ! A force de coups de téléphone rageurs avec tous les acteurs de la diplomatie française, Eva arrive à remettre le taxi dans le droit chemin. Et là patatras paf vlan, retour de bâton : nous ne pouvons emprunter la rue qui mène au resto car elle est bloquée en vue du passage de la limo présidentielle. Je suggère que l’on marche et nous arrivons finalement au Corto à temps.

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Le Corto est un établissement de taille modeste à l’élégante déco sans bling bling qui se démarque clairement de celle du Fouquet’s. La table est mise dans une petite salle à l’étage, en toute intimité. Vingt couverts. J’échange quelques mots avec le chef d’orchestre de l’Opéra de Saïgon, une écrivaine et la journaliste Dao Thanh Huyen – elle m’aidera par la suite à avancer sur le projet de Mashup Film Festival au Vietnam.

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François Hollande apparaît comme dans un rêve antique:-) Lecteur, quelle que soit l’importance que tu crois avoir dans le monde, quelle que soit la prestance que tu sais déployer en soirée prestige au festival de Cannes ou en dimanche barbecue ping pong, quelles que soient tes opinions politiques et l’avis que tu as pu te forger sur le bonhomme en regardant le JT de 20H dans ton canap, quand tu as le Président de la République qui vient dîner avec toi, tu ne fais pas le malin.

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François Hollande endosse tout naturellement son rôle de maître de cérémonie et nous invite à prendre place. Protocole oblige, il y a bien sûr un petit papier avec notre nom pour nous indiquer notre siège. Dès le départ, il se montre cordial et chaleureux. Il est visiblement content d’être ici avec nous. Il nous remercie d’avoir accepté son invitation et nous raconte que le paradoxe de la fonction présidentielle est de voyager aux quatre coins du monde et pourtant de ne pas avoir le temps de vraiment voir le pays et de rencontrer les gens.
Il aimerait donc mieux nous connaître et souhaiterait que chacun se présente. Moi qui croyais que nous allions discuter tranquillement avec notre voisin et qu’à l’occasion, je pourrais éventuellement demander à François Hollande de me passer le sel. Je vais finalement devoir raconter ma vie à haute voix devant le Président de la République, cela sans parler du fait qu’il y avait aussi autour de la table Frédérique Bredin la directrice du CNC – une des institutions les plus importantes pour un réalisateur cinéaste -, Sylvie Pialat et Christophe Rossignon deux très grands producteurs de films, le réalisateur franco-vietnamien Tran Anh Hung dont j’aime beaucoup le travail et la femme – l’envoûtante actrice Tran Nu Yên-Khê. Et là je me dis comment ai-je pu donner des cours de théâtre alors que je suis si mauvais comédien ? Dois-je leur raconter mes vacances dans le Cantal avec mes vieux poteaux ? L’envie d’être un autre, un mâle alpha. Je me maudis de ne pas avoir écrit un beau speech, mis de côté une bonne blague. Peut-être pourrais-je leur dire qu’un jour j’ai rencontré un prophète qui m’a dit « Dans les vidéos youtube de chats mignons chantant du Queen, c’est tout l’avenir de l’humanité qui est en jeu » ?
Un a un, les invités se présentaient et bien sûr ils parlaient des liens qu’ils entretiennent avec le Vietnam. Après avoir été con pendant des semaines, un éclair de lucidité me fait revoir ma copie. Je parlerai donc de mes origines vietnamiennes lointaines, qu’elles ne se voient ni sur mon visage ni dans mon nom – juif tunisien -mais qu’elles sont présentes dans mon cœur . Que j’ai voulu réaliser Vietnam Paradiso pour construire ma propre histoire avec ce pays, rencontrer les vietnamiens d’aujourd’hui. Puis je glisserai à la fin un petit mot sur le mashup et inviter les personnes curieuses à engager plus tard la discussion plus en avant. Le mashup n’est-il pas le cinéma du métissage des images, des sons, des univers narratifs ? Et un moyen d’expression pour la jeunesse créative vietnamienne et française ?
Si le trac était partagé par tous les artistes invités, François Hollande a tout fait pour briser la glace afin de permettre une véritable rencontre. Je n’ai pas filmé ces échanges car cela aurait été mal poli. J’étais un convive, non un journaliste ou un paparazzi, et les détails de ce moment devaient rester entre nous. Je puis cependant vous assurer qu’il a charmé toute la tablée en se montrant très à l’écoute avec beaucoup d’esprit d’a propos et très blagueur. Quand Tran Anh Hung a parlé de son film « Eternité » qui sort actuellement en salle au Vietnam et en France, il dit « bien sûr, nous voulons tous durer une éternité … enfin je ne voudrais pas que mes propos soient mal compris. »

Julien Lahmi 

Dans la saison 2, je vous raconterai comment le Mashup Film Festival se met en place au Vietnam, en Tunisie, aux Etats-Unis, vers l’infini et au-delà !